| "La bravoure" par Artact Qc |
- Françoise David, De colère et d’espoir
"Le Québec fait rougir... de passion pour certains, de honte pour d'autres."
- Dona Noël, citoyenne
Deux nouvelles en opposition retiennent mon attention aujourd’hui. D’un côté, cette lettre d’opinion dans laquelle un étudiant explique pourquoi il bloque encore des cours. De l’autre côté, ces deux étudiants qui ont déposé une demande de recours collectif dans laquelle ils réclament des dédommagements pour des préjudices subis, en raison de la grève étudiante. Ces deux nouvelles donnent raison à Yolande Cohen, historienne à l’UQÀM, qui signait justement ce matin un excellent texte dans lequel elle rappelle que bien que la crise étudiante couve encore, l’enjeu demeure étrangement absent des débats de l’élection en cours.
En effet, et en dépit de la campagne électorale qui bat son plein, on semblait jusqu’à ce lundi de rentrée scolaire avoir complètement oublier la fameuse « crise sociale » dont a été témoin le Québec en 2012. Même au débat des chefs présenté à Radio-Canada le 19 août 2012, la question fût presqu’entièrement esquivée, si ce n'est que d'une courte intervention de la part de Françoise David.
Au lendemain du débat, plusieurs journalistes, analystes et chroniqueurs firent part de cette observation, mais trop peu nombreux furent ceux à discuter de l’omission du conflit étudiant du débat. Exception notable : Stéphane Laporte dans une chronique intitulée « Ce qu’il reste du printemps érable » écrivait:
« Toutes ces remises en question, toutes ces propositions qui avaient fleuri pour la première fois depuis trop longtemps ne peuvent pas être déjà fanées. C'est encore l'été. Il aurait fallu au moins qu'il en reste un bouquet […]. C'est comme si le mouvement étudiant n'avait fait naître en eux aucune réflexion, aucun début de solution. La révolte s'est calmée, on va tenir ça mort. »
Dites-moi que les manifestations, les casseroles et les centaines de milliers de personnes dans les rues, c’était plus qu’une simple façon de « rompre la routine d'une société devenue ennuyeuse » !
Après avoir épluché les journaux, sites web et blogues portant sur les élections québécoises de 2012 et la grève étudiante, j’ai trouvé un seul essai tentant d’expliquer pourquoi la question du conflit étudiant avait été complètement balayée du revers de la main par les trois principaux partis (les seuls qui, comme se plaisent tant à le répéter les médias de masse, « ont des chances de prendre le pouvoir »). Il s’agit d’un commentaire de L. Beaulieu :
« À remarquer lors de ce premier débat des chefs : la crise du printemps québécois a été presque passée sous silence. Bien entendu, c’est Mme Françoise David, co-porte-parole de Québec solidaire qui a attaqué Jean Charest à ce sujet. Cependant, si les autres partis ne s’y sont pas trempés, ce n’est pas par hasard; Ces joutes sont bien préparées; Toutes les stratégies sont envisagées. Si les autres partis ne s’y sont pas lancés c’est qu’ils ont jugé la patate trop chaude pour risquer de s’y brûler. On peut comprendre la CAQ qui ne souhaitait peut-être pas rappeler à la population qu ’elle a appuyé Jean Charest sur sa loi 78. Cependant c’est au niveau du Parti québécois que ça devient intéressant. Pourquoi Pauline Marois a-t-elle choisi d’éviter la question? Le PQ a-t-il honte de ses prises de positions au cours de la crise? A-t-il jugé qu ’il risquait de perdre des appuis si le sujet était abordé? Souhaitait-il déjouer la stratégie de Jean Charest qui avait préparé sa cassette sur la « violence et l’intimidation »? »
Que le conflit étudiant ait été absent des discussions sur la scène politique canadienne, ça je peux le comprendre (pour les mêmes raisons que celles évoquées par le journaliste Pierre Graveline dans cet article). Mais je suis étonné qu'on en parle si peu en pleine campagne électorale, alors que la crise étudiante gérée (ou exacerbée?) par le gouvernement Libéral de Jean Charest a été le théâtre de la pire gestion de crise au Québec depuis le siège d’Oka en 1990. Car au-delà de la hausse des frais de scolarité, la crise sociale du printemps dernier a aussi été « un conflit sur la manière de mener un conflit ».
J’ai lu dans le livre « Carré rouge » du photographe Jacques Nadeau cette petite phrase de Marianne Routhier-Caron : « Aux prochaines élections, faisons honneur à notre devise! ».
Souvenons-nous de quelques-unes des opinions les plus critiques émises à l’égard de la gestion de cette crise par Jean Charest, et plus particulièrement le projet de Loi 78 (maintenant Loi 12) voté à l’Assemblée Nationale par le Parti Libéral du Québec et la Coalition Avenir Québec :
- 15 mars 2012 : Manifeste des professeurs contre la hausse
- 1er mai 2012 : Déclaration des artistes québécois contre la hausse des frais de scolarité et le modèle de gouvernance de Jean Charest
- 18 mai 2012 : Inquiétudes du Barreau du Québec
- 28 mai 2012 : Marche silencieuse des juristes contre la hausse
- 18 juin 2012 : Critique de la Loi 78 par la haut commissaire aux droits de l'homme de l’ONU
- 19 juillet : Communiqué de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
Parmi les textes les plus percutants que j’ai lu, on compte également :
- 17 mai 2012 : Liberticide de Jean-François Lisée (et la suite)
- 18 mai 2012 : Honte à vous, Jean Charest de Lise Payette
- 19 mai 2012 : Loi 78 - Abus de pouvoir de l’équipe éditoriale du journal Le Devoir
- 23 mai 2012 : Loi 78 : un odieux détournement de l'esprit des chartes de Louis-Philippe Lampron et Christian Brunelle
- 24 mai 2012 : Lettre ouverte au Premier ministre du Québec de Hervé Philippe
Si certains auteurs ont réussi à trouver un équilibre appréciable dans leur critique de la Loi 78 (par exemple Michel Pépin dans Loi 78 : le raisonnable et le déraisonnable), d’autres n’ont fait preuve d’aucune retenue en qualifiant de stratégie fasciste dans la gestion de crise du Québec l’approche de Jean Charest. Pour émettre leurs opinions très critiques, certains ont utilisé leurs blogs personnels (comme David Corleone dans Pas assez cons), d’autres l’ont fait via des remix, comme celui-ci où René Lévesque répond à Jean Charest.
| "La leçon" par Artact Qc |
« Si j'étais premier ministre, ça ferait longtemps que le recteur de l'UQAM serait dans mon bureau. Et le président du syndicat aussi. Il faut avoir la collaboration des autorités de l'université. Si on a de la difficulté avec certains étudiants qui arrivent masqués en voyou, il faut au moins avoir sur notre bord la direction et les professeurs. La première chose que je ferais, je les convoquerais à mon bureau pour savoir si je les ai sur mon bord. »
L'article rapporte de plus que M. Legault veut que l'UQÀM recoure aux policiers: «À un moment donné, il faut que la loi s'applique. »
Ce qui me trouble dans les propos du chef de la CAQ, ce n’est pas la méconnaissance d'un ancien Ministre de l'Éducation des rapports d’autorité entre un Premier Ministre, les recteurs d’universités et les syndicats d’enseignants (je suis persuadé que les recteurs et leaders syndicaux lui expliqueront en temps et lieu!), ni le fait que ses propos soient un brin sensationnalistes dans le but évident de courtiser une partie de l’électorat. Non, ce qui me trouble - et pour faire écho à la citation de Françoise David en début de billet - c’est que ces propos soient tenus par quelqu’un qui n’est même pas encore au pouvoir! Ça promet...
Mais puisqu’on y est, qu’est-ce qui est le plus inquiétant : qu’un aspirant au poste de Premier Ministre ait l’air si désireux de recourir à la police et à une loi matraque vivement décriée pour sa nature anticonstitutionnelle, ou qu’une importante partie de la population souhaite voir cet individu se faire élire à la tête du Québec?
Car voyez-vous, mon texte préféré sur la crise sociale n’a pas été écrit par un journaliste, ni un chroniqueur, ni un artiste, ni une personnalité politique, mais bien par Marie Beauchesne, une simple citoyenne de Rimouski. Il ne porte pas directement sur la Loi 12 ni les libertés civiles. Et sa critique n’est destinée ni aux Libéraux, ni à Jean Charest, mais plutôt à une tranche de la population qui est hautement antipathique à la cause des étudiants en grève. Cette antipathie n'est non pas le résultat d'un énoncé de principe longuement mûrit ou d'un argumentaire bien raisonné, mais plutôt celui de l'indifférence et de l'abdication de la pensée.
À cet effet, j’attirerai finalement votre attention sur les épisodes 2, 5, 6 et 9 du site La mort libérale, car ils exploitent un thème semblable à celui abordé par Marie Beauchesne sous forme de caricatures et ils illustrent merveilleusement bien ce que Régine Laurent affirmait:
« Ce que le Québec a le plus besoin présentement, c’est de rigueur intellectuelle. »
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