lundi 3 septembre 2012

Pouvoir, quand tu nous tiens: le mythe de la division du vote

Combien de fois fois m'a-t-on accusé durant cette campagne électorale de diviser le vote en refusant de "voter stratégique". Chaque fois, j'ai l'impression d'entendre: "Si vous n'êtes pas avec moi, vous êtes contre moi".

Je ne cache pas mon soutien à Québec Solidaire et Option Nationale. Donc, lorsque me dit de "voter stratégique", on me demande en fait de voter pour le Parti Québécois. D'ailleurs, sauf quelques rares exceptions, le "vote stratégique" tel que brandit dans cette campagne a presque toujours été une invitation à voter pour le PQ (en effet, peu de gens ont fait un plat du "vote stratégique" des libéraux vers la CAQ).

Il faut être présent sur les réseaux sociaux pour pleinement apprécier le niveau peu élevé du débat, l'argumentaire limité, et parfois même l'agressivité des péquistes qui souhaitent faire ressortir le dit "vote stratégique".

C'est pas moi, c'est elle qui a commencé!

La critique la plus fréquente est sans contredit celle voulant que Françoise David de Québec Solidaire "divise le vote" dans Gouin, circonscription dont le député sortant est le candidat péquiste Nicolas Girard. L'argument massue que servent généralement les supporters du PQ est: "Elle avait juste à choisir un autre comté." L'argument est à peu près le même que celui d'un enfant de 5 ans qui se défend: "C'est pas moi, c'est elle qui a commencé!"

L'argument de la division du vote dans le cas de Françoise David est d'autant plus risible qu'aux yeux des critiques, il n'est valable que lorsque Françoise David est en avance dans les intentions de vote. Mais lorsque c'est Nicolas Girard qui l'emporte (comme ce fût le cas aux deux dernières élections), on ne reproche pas à Françoise David de diviser le vote. Curieux, non?

Pour ma part, le choix de Françoise David de se présenter dans Gouin plutôt que dans une autre circonscription est aussi simple que logique: elle y habite depuis 30 ans, connaît bien les enjeux et les gens, est impliquée et active dans la communauté, et force est de croire qu'elle a développé un attachement certain pour sa circonscription. Bref, tout ce à quoi on peut s'attendre d'une bonne députée.

Pendant quelques temps, une rumeur circulaient même à l'effet que Françoise David aurait été approchée par le PQ et qu'elle aurait refusé de se présenter comme candidate pour eux dans une autre circonscription. Évidemment le but de cette rumeur était de faire croire aux péquistes que Françoise David était mal intentionnée et que sa décision de se présenter comme candidate de Québec Solidaire dans Gouin n'avait pour objectif que de heurter le PQ en affrontant un de ses candidats les plus populaires. Sauf que la rumeur, était fausse. Françoise David y a mis fin, allant jusqu'à citer le candidat péquiste de Rosemont, Jean-François Lisée, sachant que la crédibilité de ce dernier auprès des péquistes aurait pour effet de démentir la rumeur une fois pour toute.

Qu'importe. Dans le cas de Gouin, l'accusation à l'effet que Françoise David divise le vote souverainiste est d'autant plus absurde que tout indique que la lutte dans cette circonscription se fait de toute façon entre deux souverainistes. Si Françoise David gagne: victoire souverainiste! Si Nicolas Girard gagne: victoire souverainiste! Dans un cas comme dans l'autre, les souverainistes sont gagnants! Donc, elle ne peut diviser le vote souverainiste.

À moins bien sûr, que l'argument souverainiste ne soit qu'une manière détournée de reprocher à Québec Solidaire de diviser le vote péquiste. Péquiste, pas souverainiste. C'est bien différent!

Un épisode pré-électoral peu connu... ou oublié?

Il y a un aspect beaucoup plus intéressant de la question de la division du vote par Québec Solidaire et Option Nationale. Peu de gens semblent s'en souvenir et encore moins en parlent. Du moins, à ce que je sache, personne au PQ...

Le printemps dernier, un groupe de citoyens nommé Appel au front uni a fait circuler une pétition (dont je suis moi-même signataire) invitant les trois partis souverainistes (le Parti Québécois, Québec Solidaire et Option Nationale) à "se rassembler pour former un seul front uni lors de la prochaine élection".

Québec Solidaire fut le premier parti à répondre publiquement et favorablement à l'invitation, en y allant d'une proposition contenant deux conditions:
  1. Que "chacun des partis signataires d’une entente s’engage à réaliser dès le début de son mandat, s’il est élu, une réforme du mode de scrutin laissant une place importante à la proportionnelle et applicable dès l’élection générale suivante."
  2. Que chacun des partis signataires s’engage à réaliser dans les 6 premiers mois de son mandat certains engagement spécifiques ayant pour la plupart déjà fait l'objet d'engagements par chacun des partis. En ce sens, les trois partis y trouveraient leur compte, quitte à faire quelques compromis mineurs sur ces points.

Les trois partis se sont réunis en présence d'un médiateur. Au terme des discussions, une entente est intervenue entre deux des partis: Québec Solidaire acceptait de ne pas présenter de candidat dans Nicolet-Yamaska (circonscription de Jean-Martin Aussant, chef d'Option Nationale) et en contrepartie Option Nationale ne présenterait pas de candidat dans Gouin.

Cette entente est une exception. Mais elle est aussi la démonstration que des ententes similaires de "non-agression" auraient pu être conclues dans d'autres circonscriptions, y compris avec le Parti Québécois. Par exemple, le PQ aurait pu proposer de ne pas présenter de candidat dans Mercier face à Amir Khadir, en échange d'une autre concession de la part de Québec Solidaire et/ou Option Nationale.

Dans un autre scénario, le PQ, tout en présentant des candidats contre Québec Solidaire et Option Nationale dans chaque circonscription, aurait pu prendre l'engagement ferme dans son programme électoral d'appuyer les deux points de la proposition de Québec Solidaire, ou du moins s'engager formellement à changer le mode de scrutin d'ici la prochaine élection.

Mais non. Aucune entente de la part du PQ. Aucun compromis. Même que Pauline Marois s'est prononcée la semaine dernière sur la possibilité d'une réforme du mode de scrutin:
"Des changements au mode de scrutin ne sont toutefois pas dans la mire de Pauline Marois. Malgré la grogne dans la population devant les écueils du système uninominal à un tour qui entraîne les débats autour du vote stratégique, le PQ se limite à proposer que le Directeur général des élections analyse la situation. « On se réengagera dans une réflexion », s’est bornée à dire la chef péquiste." (Source)

Sauf que ces analyses existent déjà, signe assuré que le PQ n'a aucunement l'intention de revoir le mode de scrutin actuel tant et aussi longtemps que celui-ci joue en sa faveur aux élections. Au mieux, le PQ cherche probablement à retarder le plus possible toute réforme du système électoral.

Il n'est donc pas surprenant que le PQ soit demeuré silencieux sur cet épisode. Plus facile sans doute de laisser croire à ses militants que Québec Solidaire et Option Nationale "divisent le vote souverainiste" et font preuve d'orgueil mal placé en présentant des candidats contre le PQ.

Pourquoi je ne voterai pas stratégique

Maintenant que j'ai établi que la "division du vote" selon le PQ est davantage un refus d'admission de l'échec à mobiliser tout l'électorat d'allégeance souverainiste autour du parti, et donc que l'appel au "vote stratégique" en est essentiellement un à voter pour le PQ, voici mes raisons bien personnelles de ne pas voter stratégique:

  1. Je veux voter pour un parti, pour un chef, pour député, pour une vision, pour un programme électoral, pour des engagements spécifiques; pas contre. Si je votais seulement "contre" un parti donné, mes alternatives seraient nombreuses. Mais voter pour un parti demande une plus grande sélectivité. Et même si on ne trouve absolument aucun parti pour qui voter, on peut toujours exprimer son insatisfaction en votant pour le Parti nul!
  2. L'importance de se responsabiliser face à nos choix et leurs conséquences après l'élection. En votant stratégiquement pour un parti qui n'est pas son premier choix, le cynisme et la déresponsabilisation nous guettent. Dès que le parti élu prendra une décision qui va à l'encontre de nos valeurs et objectifs, nous entendrons plusieurs dire: "De toute façon, c'est même pas pour eux que je voulais voter". Au moins, en votant par conviction pour le parti de notre choix, on se réserve également le droit de se plaindre en toute légitimité!
  3. Le vote stratégique tel que promu dans cette campagne (c'est-à-dire voter PQ) contribue directement au maintient en place d'un cercle vicieux qui affecte notre démocratie, soit l'alternance PQ-PLQ. "Combien de péquistes et de libéraux sont élus seulement pour fins de bloquer leurs adversaires issus du bipartisme?" Supposons que le PQ remporte l'élection et que dans quatre ans nous voulons nous en débarasser parce que nous en sommes insatisfaits. Quelle sera l'alternative? Le Parti Libéral du Québec? Ah oui, j'oubliais: nous avons maintenant la CAQ comme solution de rechange...
  4. La nécessité de reconnaître les valeurs émergentes et les nouvelles préférences des électeurs. Je sais que ça dérange beaucoup de Québécois, mais les programmes de Québec Solidaire et Option Nationale reflètent les attentes de plus du quart de la population si on se fie aux sondages qui rapportent que ces deux parties sont leur premier ou deuxième (en fait ce chiffre, c'est seulement la part de Québec Solidaire), et reçoivent environ 10% des intentions de vote selon les derniers sondages. En ne votant pas pour eux, non seulement privons nous ces partis d'une somme d'argent alllouée pour chaque vote qui leur serait accordé, mais nous contribuons à mettre en veilleuse tout l'agenda politique que ces deux partis défendent, ainsi que leurs valeurs sous-jacentes. Comme si elles n'existaient pas! Pour moi, c'est la négation d'une réalité émergente de notre société. [Et cette somme d'argent (0,85$ par électeur en 2012) représente pour ces deux partis jumelés environ 300 000$ perdu aux mains du vote stratégique (d'après mes calculs basés sur le dernier sondage CROP-La Presse). Nul ne peut contester le fait que ces deux partis sauraient certainement faire bon usage de cet argent, ne serait-ce que pour se faire connaître auprès de l'électorat alors que les grands médias les ignorent, les négligent, ou les marginalisent. Mais non, en votant stratégique, ces 300 000$ iront plutôt au Parti Québécois, leur donnant ainsi plus de moyens de faire campagne lors des prochaines élections, alors que Québec Solidaire continuera d'emprunter pour se financer (je ne suis pas familier avec le financement d'Option Nationale).]
  5. Corrolaire du point précédent: il y a un réel danger que le PQ considère chaque vote stratégique pour le PQ comme un appui à son programme et à ses politiques. Or, ce n'est pas le cas. Je me souviens de cette élection où l'un de mes proches avait voté pour le PQ en guise de contestation du PLQ. La personne m'avait bien précisé en allant aux urnes: "Je vote PQ, mais ce n'est pas parce que je veux que le Québec se sépare du Canada." Lorsque Pauline Marois prononça son discours ce soir-là, elle cria bien fort dans la première minute: "Wouhou! On va l'avoir notre pays!" La personne à mes côtés était à court de mot: "Mais ce n'est pas du tout pour ça que j'ai voté PQ!". C'est ce qui arrive quand on vote stratégique.
  6. Je ne voudrais surtout pas que le PQ considère le vote stratégique comme étant un signe que notre système électoral malade - le mode de scrutin uninominal à un tour - est adéquat. Il ne l'est pas. L'élection de 1998 en demeure l'un des meilleurs exemples, et je soupçonne qu'il en sera de même pour l'élection de demain.

Ce qui m'amène à ma seule raison valable de voter stratégique...

Contourner les déficiences inhérentes à notre système électoral

Au moment d'écrire les dernières lignes de ce billet, je me réjouis de la conclusion d'une entente "d'échangisme électoral" venant tout juste de survenir chez moi avant le souper. "C'est quoi ça, de l'échangisme électoral?", me demanderez-vous? C'est bien simple, je vous explique au moyen d'un exemple.

Une première personne est solidaire mais souhaitent ardemment la défaite du député libéral de la circonscription dont le seul adversaire sérieux est le candidat péquiste qui mène dans les intentions de vote par un maigre 2%. Un péquiste résidant dans une autre circonscription complètement dominée par les libéraux et conscient que son vote n'aura aucun impact sur le les sièges à l'Assemblée Nationale, accepte donc de faire un échange: il votera Québec Solidaire, alors que le premier votera PQ. Et c'est parfaitement légal!

Je soutiens cette forme d'échangisme électoral pour la seule et unique raison qu'il s'agit encore de la meilleure (voire unique) façon de pallier les écarts voix/sièges résultant du mode de scrutin uninominal à un tour. Mais ça ne change en rien le fond du problème. Voter stratégique dans cette élection est non seulement "synonyme d'adopter une stratégie à court terme (mettre entre parenthèses ses convictions pour un moindre mal), c’est plus ou moins entretenir le statu quo dans la manière d’exercer sa voix en démocratie".

Je ne vous demande pas de comprendre qu'un parti comme Québec Solidaire ou Option Nationale représente mieux mes valeurs, intérêts et aspirations. Je ne vous demande pas de partager l'admiration que j'ai pour Amir Khadir, Françoise David et Jean-Martin Aussant. Et je ne m'attends certainement pas à ce que vous acceptiez qu'à mes yeux, voter pour le PQ c'est une forme de nivellement par le bas. Au niveau du programme, le PQ me semble être "le plus petit dénominateur commun" de ces trois partis, tant sur le plan de la souveraineté (où Option Nationale en fait véritablement une priorité absolue), que de la justice sociale, de l'écologie, de l'éducation et de la santé (où Québec Solidaire est nettement plus progressiste et ambitieux).

Mais la prochaine fois que vous me dites de "voter stratégique", ayez au moins la courtoisie d'être honnête et transparent avec moi. Dites-moi simplement de voter PQ parce que vous voulez que le PQ ait le pouvoir et le garde, sans détour, sans mascarade.

Si le PQ est victorieux mardi soir, j'écouterai attentivement le discours de Pauline Marois dans l'espoir de l'entendre admettre qu'une partie de sa victoire et attribuable au "vote stratégique" (que le dernier sondage CROP-La Presse estimait à 24% des appuis pour le PQ, soit plus de 450 000 voix qui iraient autrement à d'autres partis!).

Mais je serai le premier surpris d'une telle démonstration d'humilité.