lundi 3 septembre 2012

Pouvoir, quand tu nous tiens: le mythe de la division du vote

Combien de fois fois m'a-t-on accusé durant cette campagne électorale de diviser le vote en refusant de "voter stratégique". Chaque fois, j'ai l'impression d'entendre: "Si vous n'êtes pas avec moi, vous êtes contre moi".

Je ne cache pas mon soutien à Québec Solidaire et Option Nationale. Donc, lorsque me dit de "voter stratégique", on me demande en fait de voter pour le Parti Québécois. D'ailleurs, sauf quelques rares exceptions, le "vote stratégique" tel que brandit dans cette campagne a presque toujours été une invitation à voter pour le PQ (en effet, peu de gens ont fait un plat du "vote stratégique" des libéraux vers la CAQ).

Il faut être présent sur les réseaux sociaux pour pleinement apprécier le niveau peu élevé du débat, l'argumentaire limité, et parfois même l'agressivité des péquistes qui souhaitent faire ressortir le dit "vote stratégique".

C'est pas moi, c'est elle qui a commencé!

La critique la plus fréquente est sans contredit celle voulant que Françoise David de Québec Solidaire "divise le vote" dans Gouin, circonscription dont le député sortant est le candidat péquiste Nicolas Girard. L'argument massue que servent généralement les supporters du PQ est: "Elle avait juste à choisir un autre comté." L'argument est à peu près le même que celui d'un enfant de 5 ans qui se défend: "C'est pas moi, c'est elle qui a commencé!"

L'argument de la division du vote dans le cas de Françoise David est d'autant plus risible qu'aux yeux des critiques, il n'est valable que lorsque Françoise David est en avance dans les intentions de vote. Mais lorsque c'est Nicolas Girard qui l'emporte (comme ce fût le cas aux deux dernières élections), on ne reproche pas à Françoise David de diviser le vote. Curieux, non?

Pour ma part, le choix de Françoise David de se présenter dans Gouin plutôt que dans une autre circonscription est aussi simple que logique: elle y habite depuis 30 ans, connaît bien les enjeux et les gens, est impliquée et active dans la communauté, et force est de croire qu'elle a développé un attachement certain pour sa circonscription. Bref, tout ce à quoi on peut s'attendre d'une bonne députée.

Pendant quelques temps, une rumeur circulaient même à l'effet que Françoise David aurait été approchée par le PQ et qu'elle aurait refusé de se présenter comme candidate pour eux dans une autre circonscription. Évidemment le but de cette rumeur était de faire croire aux péquistes que Françoise David était mal intentionnée et que sa décision de se présenter comme candidate de Québec Solidaire dans Gouin n'avait pour objectif que de heurter le PQ en affrontant un de ses candidats les plus populaires. Sauf que la rumeur, était fausse. Françoise David y a mis fin, allant jusqu'à citer le candidat péquiste de Rosemont, Jean-François Lisée, sachant que la crédibilité de ce dernier auprès des péquistes aurait pour effet de démentir la rumeur une fois pour toute.

Qu'importe. Dans le cas de Gouin, l'accusation à l'effet que Françoise David divise le vote souverainiste est d'autant plus absurde que tout indique que la lutte dans cette circonscription se fait de toute façon entre deux souverainistes. Si Françoise David gagne: victoire souverainiste! Si Nicolas Girard gagne: victoire souverainiste! Dans un cas comme dans l'autre, les souverainistes sont gagnants! Donc, elle ne peut diviser le vote souverainiste.

À moins bien sûr, que l'argument souverainiste ne soit qu'une manière détournée de reprocher à Québec Solidaire de diviser le vote péquiste. Péquiste, pas souverainiste. C'est bien différent!

Un épisode pré-électoral peu connu... ou oublié?

Il y a un aspect beaucoup plus intéressant de la question de la division du vote par Québec Solidaire et Option Nationale. Peu de gens semblent s'en souvenir et encore moins en parlent. Du moins, à ce que je sache, personne au PQ...

Le printemps dernier, un groupe de citoyens nommé Appel au front uni a fait circuler une pétition (dont je suis moi-même signataire) invitant les trois partis souverainistes (le Parti Québécois, Québec Solidaire et Option Nationale) à "se rassembler pour former un seul front uni lors de la prochaine élection".

Québec Solidaire fut le premier parti à répondre publiquement et favorablement à l'invitation, en y allant d'une proposition contenant deux conditions:
  1. Que "chacun des partis signataires d’une entente s’engage à réaliser dès le début de son mandat, s’il est élu, une réforme du mode de scrutin laissant une place importante à la proportionnelle et applicable dès l’élection générale suivante."
  2. Que chacun des partis signataires s’engage à réaliser dans les 6 premiers mois de son mandat certains engagement spécifiques ayant pour la plupart déjà fait l'objet d'engagements par chacun des partis. En ce sens, les trois partis y trouveraient leur compte, quitte à faire quelques compromis mineurs sur ces points.

Les trois partis se sont réunis en présence d'un médiateur. Au terme des discussions, une entente est intervenue entre deux des partis: Québec Solidaire acceptait de ne pas présenter de candidat dans Nicolet-Yamaska (circonscription de Jean-Martin Aussant, chef d'Option Nationale) et en contrepartie Option Nationale ne présenterait pas de candidat dans Gouin.

Cette entente est une exception. Mais elle est aussi la démonstration que des ententes similaires de "non-agression" auraient pu être conclues dans d'autres circonscriptions, y compris avec le Parti Québécois. Par exemple, le PQ aurait pu proposer de ne pas présenter de candidat dans Mercier face à Amir Khadir, en échange d'une autre concession de la part de Québec Solidaire et/ou Option Nationale.

Dans un autre scénario, le PQ, tout en présentant des candidats contre Québec Solidaire et Option Nationale dans chaque circonscription, aurait pu prendre l'engagement ferme dans son programme électoral d'appuyer les deux points de la proposition de Québec Solidaire, ou du moins s'engager formellement à changer le mode de scrutin d'ici la prochaine élection.

Mais non. Aucune entente de la part du PQ. Aucun compromis. Même que Pauline Marois s'est prononcée la semaine dernière sur la possibilité d'une réforme du mode de scrutin:
"Des changements au mode de scrutin ne sont toutefois pas dans la mire de Pauline Marois. Malgré la grogne dans la population devant les écueils du système uninominal à un tour qui entraîne les débats autour du vote stratégique, le PQ se limite à proposer que le Directeur général des élections analyse la situation. « On se réengagera dans une réflexion », s’est bornée à dire la chef péquiste." (Source)

Sauf que ces analyses existent déjà, signe assuré que le PQ n'a aucunement l'intention de revoir le mode de scrutin actuel tant et aussi longtemps que celui-ci joue en sa faveur aux élections. Au mieux, le PQ cherche probablement à retarder le plus possible toute réforme du système électoral.

Il n'est donc pas surprenant que le PQ soit demeuré silencieux sur cet épisode. Plus facile sans doute de laisser croire à ses militants que Québec Solidaire et Option Nationale "divisent le vote souverainiste" et font preuve d'orgueil mal placé en présentant des candidats contre le PQ.

Pourquoi je ne voterai pas stratégique

Maintenant que j'ai établi que la "division du vote" selon le PQ est davantage un refus d'admission de l'échec à mobiliser tout l'électorat d'allégeance souverainiste autour du parti, et donc que l'appel au "vote stratégique" en est essentiellement un à voter pour le PQ, voici mes raisons bien personnelles de ne pas voter stratégique:

  1. Je veux voter pour un parti, pour un chef, pour député, pour une vision, pour un programme électoral, pour des engagements spécifiques; pas contre. Si je votais seulement "contre" un parti donné, mes alternatives seraient nombreuses. Mais voter pour un parti demande une plus grande sélectivité. Et même si on ne trouve absolument aucun parti pour qui voter, on peut toujours exprimer son insatisfaction en votant pour le Parti nul!
  2. L'importance de se responsabiliser face à nos choix et leurs conséquences après l'élection. En votant stratégiquement pour un parti qui n'est pas son premier choix, le cynisme et la déresponsabilisation nous guettent. Dès que le parti élu prendra une décision qui va à l'encontre de nos valeurs et objectifs, nous entendrons plusieurs dire: "De toute façon, c'est même pas pour eux que je voulais voter". Au moins, en votant par conviction pour le parti de notre choix, on se réserve également le droit de se plaindre en toute légitimité!
  3. Le vote stratégique tel que promu dans cette campagne (c'est-à-dire voter PQ) contribue directement au maintient en place d'un cercle vicieux qui affecte notre démocratie, soit l'alternance PQ-PLQ. "Combien de péquistes et de libéraux sont élus seulement pour fins de bloquer leurs adversaires issus du bipartisme?" Supposons que le PQ remporte l'élection et que dans quatre ans nous voulons nous en débarasser parce que nous en sommes insatisfaits. Quelle sera l'alternative? Le Parti Libéral du Québec? Ah oui, j'oubliais: nous avons maintenant la CAQ comme solution de rechange...
  4. La nécessité de reconnaître les valeurs émergentes et les nouvelles préférences des électeurs. Je sais que ça dérange beaucoup de Québécois, mais les programmes de Québec Solidaire et Option Nationale reflètent les attentes de plus du quart de la population si on se fie aux sondages qui rapportent que ces deux parties sont leur premier ou deuxième (en fait ce chiffre, c'est seulement la part de Québec Solidaire), et reçoivent environ 10% des intentions de vote selon les derniers sondages. En ne votant pas pour eux, non seulement privons nous ces partis d'une somme d'argent alllouée pour chaque vote qui leur serait accordé, mais nous contribuons à mettre en veilleuse tout l'agenda politique que ces deux partis défendent, ainsi que leurs valeurs sous-jacentes. Comme si elles n'existaient pas! Pour moi, c'est la négation d'une réalité émergente de notre société. [Et cette somme d'argent (0,85$ par électeur en 2012) représente pour ces deux partis jumelés environ 300 000$ perdu aux mains du vote stratégique (d'après mes calculs basés sur le dernier sondage CROP-La Presse). Nul ne peut contester le fait que ces deux partis sauraient certainement faire bon usage de cet argent, ne serait-ce que pour se faire connaître auprès de l'électorat alors que les grands médias les ignorent, les négligent, ou les marginalisent. Mais non, en votant stratégique, ces 300 000$ iront plutôt au Parti Québécois, leur donnant ainsi plus de moyens de faire campagne lors des prochaines élections, alors que Québec Solidaire continuera d'emprunter pour se financer (je ne suis pas familier avec le financement d'Option Nationale).]
  5. Corrolaire du point précédent: il y a un réel danger que le PQ considère chaque vote stratégique pour le PQ comme un appui à son programme et à ses politiques. Or, ce n'est pas le cas. Je me souviens de cette élection où l'un de mes proches avait voté pour le PQ en guise de contestation du PLQ. La personne m'avait bien précisé en allant aux urnes: "Je vote PQ, mais ce n'est pas parce que je veux que le Québec se sépare du Canada." Lorsque Pauline Marois prononça son discours ce soir-là, elle cria bien fort dans la première minute: "Wouhou! On va l'avoir notre pays!" La personne à mes côtés était à court de mot: "Mais ce n'est pas du tout pour ça que j'ai voté PQ!". C'est ce qui arrive quand on vote stratégique.
  6. Je ne voudrais surtout pas que le PQ considère le vote stratégique comme étant un signe que notre système électoral malade - le mode de scrutin uninominal à un tour - est adéquat. Il ne l'est pas. L'élection de 1998 en demeure l'un des meilleurs exemples, et je soupçonne qu'il en sera de même pour l'élection de demain.

Ce qui m'amène à ma seule raison valable de voter stratégique...

Contourner les déficiences inhérentes à notre système électoral

Au moment d'écrire les dernières lignes de ce billet, je me réjouis de la conclusion d'une entente "d'échangisme électoral" venant tout juste de survenir chez moi avant le souper. "C'est quoi ça, de l'échangisme électoral?", me demanderez-vous? C'est bien simple, je vous explique au moyen d'un exemple.

Une première personne est solidaire mais souhaitent ardemment la défaite du député libéral de la circonscription dont le seul adversaire sérieux est le candidat péquiste qui mène dans les intentions de vote par un maigre 2%. Un péquiste résidant dans une autre circonscription complètement dominée par les libéraux et conscient que son vote n'aura aucun impact sur le les sièges à l'Assemblée Nationale, accepte donc de faire un échange: il votera Québec Solidaire, alors que le premier votera PQ. Et c'est parfaitement légal!

Je soutiens cette forme d'échangisme électoral pour la seule et unique raison qu'il s'agit encore de la meilleure (voire unique) façon de pallier les écarts voix/sièges résultant du mode de scrutin uninominal à un tour. Mais ça ne change en rien le fond du problème. Voter stratégique dans cette élection est non seulement "synonyme d'adopter une stratégie à court terme (mettre entre parenthèses ses convictions pour un moindre mal), c’est plus ou moins entretenir le statu quo dans la manière d’exercer sa voix en démocratie".

Je ne vous demande pas de comprendre qu'un parti comme Québec Solidaire ou Option Nationale représente mieux mes valeurs, intérêts et aspirations. Je ne vous demande pas de partager l'admiration que j'ai pour Amir Khadir, Françoise David et Jean-Martin Aussant. Et je ne m'attends certainement pas à ce que vous acceptiez qu'à mes yeux, voter pour le PQ c'est une forme de nivellement par le bas. Au niveau du programme, le PQ me semble être "le plus petit dénominateur commun" de ces trois partis, tant sur le plan de la souveraineté (où Option Nationale en fait véritablement une priorité absolue), que de la justice sociale, de l'écologie, de l'éducation et de la santé (où Québec Solidaire est nettement plus progressiste et ambitieux).

Mais la prochaine fois que vous me dites de "voter stratégique", ayez au moins la courtoisie d'être honnête et transparent avec moi. Dites-moi simplement de voter PQ parce que vous voulez que le PQ ait le pouvoir et le garde, sans détour, sans mascarade.

Si le PQ est victorieux mardi soir, j'écouterai attentivement le discours de Pauline Marois dans l'espoir de l'entendre admettre qu'une partie de sa victoire et attribuable au "vote stratégique" (que le dernier sondage CROP-La Presse estimait à 24% des appuis pour le PQ, soit plus de 450 000 voix qui iraient autrement à d'autres partis!).

Mais je serai le premier surpris d'une telle démonstration d'humilité.

jeudi 30 août 2012

Le printemps de la désobéissance tranquille: les points de vue les plus critiques

"La bravoure" par Artact Qc
"Quand le pouvoir est menacé, il n'y a plus de garde-fou, plus de libertés civiles, plus de charte des droits. Les pays occidentaux, prompts à dénoncer les dictatures, se comportent à certains moments en régimes autocratiques."
-    Françoise David,  De colère et d’espoir

"Le Québec fait rougir... de passion pour certains, de honte pour d'autres."
-    Dona Noël, citoyenne



Deux nouvelles en opposition retiennent mon attention aujourd’hui. D’un côté, cette lettre d’opinion dans laquelle un étudiant explique pourquoi il bloque encore des cours. De l’autre côté, ces deux étudiants qui ont déposé une demande de recours collectif dans laquelle ils réclament des dédommagements pour des préjudices subis, en raison de la grève étudiante. Ces deux nouvelles donnent raison à Yolande Cohen, historienne à l’UQÀM, qui signait justement ce matin un excellent texte dans lequel elle rappelle que bien que la crise étudiante couve encore, l’enjeu demeure étrangement absent des débats de l’élection en cours.

En effet, et en dépit de la campagne électorale qui bat son plein, on semblait jusqu’à ce lundi de rentrée scolaire avoir complètement oublier la fameuse « crise sociale » dont a été témoin le Québec en 2012. Même au débat des chefs présenté à Radio-Canada le 19 août 2012, la question fût presqu’entièrement esquivée, si ce n'est que d'une courte intervention de la part de Françoise David.

Au lendemain du débat, plusieurs journalistes, analystes et chroniqueurs firent part de cette observation, mais trop peu nombreux furent ceux à discuter de l’omission du conflit étudiant du débat. Exception notable : Stéphane Laporte dans une chronique intitulée « Ce qu’il reste du printemps érable » écrivait:

« Toutes ces remises en question, toutes ces propositions qui avaient fleuri pour la première fois depuis trop longtemps ne peuvent pas être déjà fanées. C'est encore l'été. Il aurait fallu au moins qu'il en reste un bouquet […]. C'est comme si le mouvement étudiant n'avait fait naître en eux aucune réflexion, aucun début de solution. La révolte s'est calmée, on va tenir ça mort. »

Dites-moi que les manifestations, les casseroles et les centaines de milliers de personnes dans les rues, c’était plus qu’une simple façon de  « rompre la routine d'une société devenue ennuyeuse » !



Après avoir épluché les journaux, sites web et blogues portant sur les élections québécoises de 2012 et la grève étudiante, j’ai trouvé un seul essai tentant d’expliquer pourquoi la question du conflit étudiant avait été complètement balayée du revers de la main par les trois principaux partis (les seuls qui, comme se plaisent tant à le répéter les médias  de masse, « ont des chances de prendre le pouvoir »). Il s’agit d’un commentaire de L. Beaulieu :

« À remarquer lors de ce premier débat des chefs : la crise du printemps québécois a été presque passée sous silence. Bien entendu, c’est Mme Françoise David, co-porte-parole de Québec solidaire qui a attaqué Jean Charest à ce sujet. Cependant, si les autres partis ne s’y sont pas trempés, ce n’est pas par hasard; Ces joutes sont bien préparées; Toutes les stratégies sont envisagées. Si les autres partis ne s’y sont pas lancés c’est qu’ils ont jugé la patate trop chaude pour risquer de s’y brûler. On peut comprendre la CAQ qui ne souhaitait peut-être pas rappeler à la population qu ’elle a appuyé Jean Charest sur sa loi 78. Cependant c’est au niveau du Parti québécois que ça devient intéressant. Pourquoi Pauline Marois a-t-elle choisi d’éviter la question? Le PQ a-t-il honte de ses prises de positions au cours de la crise? A-t-il jugé qu ’il risquait de perdre des appuis si le sujet était abordé? Souhaitait-il déjouer la stratégie de Jean Charest qui avait préparé sa cassette sur la « violence et l’intimidation »? »

Que le conflit étudiant ait été absent des discussions sur la scène politique canadienne, ça je peux le comprendre (pour les mêmes raisons que celles évoquées par le journaliste Pierre Graveline dans cet article). Mais je suis étonné qu'on en parle si peu en pleine campagne électorale, alors que la crise étudiante gérée (ou exacerbée?) par le gouvernement Libéral de Jean Charest a été le théâtre de la pire gestion de crise au Québec depuis le siège d’Oka en 1990. Car au-delà de la hausse des frais de scolarité, la crise sociale du printemps dernier a aussi été « un conflit sur la manière de mener un conflit ».

J’ai lu dans le livre « Carré rouge » du photographe Jacques Nadeau cette petite phrase de Marianne Routhier-Caron : « Aux prochaines élections, faisons honneur à notre devise! ».

Souvenons-nous de quelques-unes des opinions les plus critiques émises à l’égard de la gestion de cette crise par Jean Charest, et plus particulièrement le projet de Loi 78 (maintenant Loi 12) voté à l’Assemblée Nationale par le Parti Libéral du Québec et la Coalition Avenir Québec :


Parmi les textes les plus percutants que j’ai lu, on compte également :

Si certains auteurs ont réussi à trouver un équilibre appréciable dans leur critique de la Loi 78 (par exemple Michel Pépin dans Loi 78 : le raisonnable et le déraisonnable), d’autres n’ont fait preuve d’aucune retenue en qualifiant de stratégie fasciste dans la gestion de crise du Québec l’approche de Jean Charest. Pour émettre leurs opinions très critiques, certains ont utilisé leurs blogs personnels (comme David Corleone dans Pas assez cons), d’autres l’ont fait via des remix, comme celui-ci où René Lévesque répond à Jean Charest.

"La leçon" par Artact Qc
Si je tenais dans ce billet à ressasser le passé pas si lointain, c’est qu’il est beaucoup plus actuel que ce la campagne électorale ne laisse entendre. Ce matin même, François Legault nous rappelait qu’en quelque sorte, Jean Charest et lui partagent le même combat, déclarant:
« Si j'étais premier ministre, ça ferait longtemps que le recteur de l'UQAM serait dans mon bureau. Et le président du syndicat aussi. Il faut avoir la collaboration des autorités de l'université. Si on a de la difficulté avec certains étudiants qui arrivent masqués en voyou, il faut au moins avoir sur notre bord la direction et les professeurs. La première chose que je ferais, je les convoquerais à mon bureau pour savoir si je les ai sur mon bord. »

L'article rapporte de plus que M. Legault veut que l'UQÀM recoure aux policiers: «À un moment donné, il faut que la loi s'applique. »

Ce qui me trouble dans les propos du chef de la CAQ, ce n’est pas la méconnaissance d'un ancien Ministre de l'Éducation des rapports d’autorité entre un Premier Ministre, les recteurs d’universités et les syndicats d’enseignants (je suis persuadé que les recteurs et leaders syndicaux lui expliqueront en temps et lieu!), ni le fait que ses propos soient un brin sensationnalistes dans le but évident de courtiser une partie de l’électorat. Non, ce qui me trouble - et pour faire écho à la citation de Françoise David en début de billet - c’est que ces propos soient tenus par quelqu’un qui n’est même pas encore au pouvoir! Ça promet...

Mais puisqu’on y est, qu’est-ce qui est le plus inquiétant : qu’un aspirant au poste de Premier Ministre ait l’air si désireux de recourir à la police et à une loi matraque vivement décriée pour sa nature anticonstitutionnelle, ou qu’une importante partie de la population souhaite voir cet individu se faire élire à la tête du Québec?

Car voyez-vous, mon texte préféré sur la crise sociale n’a pas été écrit par un journaliste, ni un chroniqueur, ni un artiste, ni une personnalité politique, mais bien par Marie Beauchesne, une simple citoyenne de Rimouski. Il ne porte pas directement sur la Loi 12 ni les libertés civiles. Et sa critique n’est destinée ni aux Libéraux, ni à Jean Charest, mais plutôt à une tranche de la population qui est hautement antipathique à la cause des étudiants en grève. Cette antipathie n'est non pas le résultat d'un énoncé de principe longuement mûrit ou d'un argumentaire bien raisonné, mais plutôt celui de l'indifférence et de l'abdication de la pensée.

À cet effet, j’attirerai finalement votre attention sur les épisodes  2, 5, 6 et 9 du site La mort libérale, car ils exploitent un thème semblable à celui abordé par Marie Beauchesne sous forme de caricatures et ils illustrent merveilleusement bien ce que Régine Laurent affirmait:  

« Ce que le Québec a le plus besoin présentement, c’est de rigueur intellectuelle. »



jeudi 5 juillet 2012

Le printemps de la désobéissance tranquille: le plus beau

Manifestation du 22 mai 2012 à Montréal
« La voix des jeunes est unique et irremplaçable lorsqu'elle est authentique. Ils ne peuvent se prendre pour le tout et ils n’ont pas toujours nécessairement raison. Ils leur manque encore le sens du possible, souvent très triste, qui réduit à des proportions manœuvrables de grands idéaux. [...] Si le "Il faut que ça change" a été un slogan électoral, il doit être un slogan permanent pour les jeunes. »
- René Lévesque, Le Droit, 30 novembre 1964


Aujourd'hui, je lance mon nouveau blogue bilingue: tantôt en français, tantôt en anglais, selon le sujet traité, mon humeur et l'inspiration du moment!

Voilà plus d'un an que je suis à l'extérieur du pays. C'est avec beaucoup d'attention que je suivais à distance l'actualité canadienne en général, mais celle du Québec en particulier. Je caressais l'idée d'un nouveau blogue où je pourrais commenter l'actualité et ainsi aiguiser mon sens critique (sans mentionner mon besoin de faire travailler un peu mes neuronnes), lorsque l'hiver a fait place au printemps et m'a offert précisément la stimulation intellectuelle dont j'avais besoin avec la grève étudiante québécoise de 2012.

Je vous avouerai qu'au commencement de la grève, je n'étais pas défavorable à la hausse des frais de scolarité. En fait, si j'avais été aux études, j'aurais peut-être même arboré un carré vert. Ma première réaction fut la même que beaucoup de Québécois (ou d'ex-Québécois, et de Canadiens, et d'expatriés...): "Gang de chiâleux!". Ce que je déplorais en particulier, c'est que les étudiants faisaient la grève dans le but de geler les frais de scolarité - c'est-à-dire maintenir le status quo.

Montréal, 22 mai 2012
Mais lorsque certains étudiants ont soulevé l'idée de la gratuité scolaire, ma réaction fut toute autre. "Ah! Là on parle! Là on peut sortir de la médiocrité! Voilà un beau projet de société. Voilà une belle occasion de démontrer notre caractère distinct, non seulement au sein du Canada, mais en Amérique du Nord."

Depuis, je suis le dossier de la grève étudiante avec beaucoup d'intérêt. J'ai pris plusieurs notes et conservé précieusement de nombreux liens: ce que je trouvais de plus beau, de plus drôle, de plus inventif, les points de vue les plus intéressants (ici et ailleurs), ainsi que les plus critiques.

Amorçons donc cette série de billets intitulés "Le printemps de la désobéissance tranquille" sur une note positive: le plus beau!

22 mars 2012: Une foule estimée à plus de 200 000 personnes défile dans les rues de Montréal. "La dernière manifestation à avoir regroupé autant de personnes était celle contre la guerre en Irak." (Source) Une version en accéléré (durée de 4 minutes) de la marche permet d'en juger l'ampleur, mais la version intégrale (durée de 37 minutes) permet de mieux apprécier l'atmosphère qui régnait ce jour-là.

5 avril 2012: Fermaille Tremblay (alias Julien Lavoie) prononce lors d'une manifestation à Montréal un magnifique "discours pour l'augure d'un temps nouveau". En plus de ses qualités poétiques qui le place très loin des discours politiques dont on se lasse, le texte offre au Québec une vision à la hauteur de ses ambitions en se servant d'images fortes, comme celle-ci: « Le statut de la femme aura son monument. Sa statue, plus haute que le pont Jacques-Cartier, plus brillante que la Statue de la Liberté, et celle-ci rayonnera de par le monde. » Le discours a été filmé et peut être écouté dans cette vidéo d'une grande beauté (durée de 6 minutes).

Anarchopanda devant l'Assemblée Nationale, 24 mai 2012
16 mai 2012: Anarchopanda offre des câlins aux policiers et réussit à éviter un affrontement entre les forces de l'ordre et les manifestants. Même certains policiers ne peuvent s'empêcher de sourire, sous les applaudissements de la foule! :-)

17 mai 2012: Christian Nadeau publie une lettre ouverte aux étudiantes et aux étudiants en grève intitulée "Un grand tonnerre". Quelques jours plus tard, le très beau texte est repris par Christian Bégin et Dominique Leduc et accompagné d'images des manifestations des derniers mois dans cette vidéo à donner des frissons (durée de 8 minutes).

22 mai 2012: Défiant la Loi 78 votée quatre jours plus tôt et visant à mettre fin à la grève étudiante, entre 200 000 et 250 000 personnes défilent dans les rues de Montréal lors du 100e jour de grève, faisant de cette manifestation le plus important geste de désobéissance civile dans toute l'histoire du Canada.

24 mai 2012: À la veille de la manifestation monstre du 22 mai, François-Olivier Chené, professeur de Sciences politiques au cégep, a l'idée de s'inspirer du moyen de contestation des casseroles qui vient du Chili, à l'époque où le pays était sous la dictature d'Augusto Pinochet. Le premier soir dans quelques quartiers de Montréal, des centaines de gens descendent spontanément dans les rues avec leurs casseroles. Le deuxième soir, ils sont des milliers. Puis, le troisième soir, soit le 24 mai...

Manifestation de casseroles du 24 mai 2012 à Montréal
...Le mouvement prend toute son envergure dans un moment superbement capturé en images dans la courte vidéo de Jérémie Battaglia. Cette vidéo est sans conteste le plus beau de ce qu'aura vu le Québec au cours de ce "printemps érable". Au-delà de l'atmosphère festive qui s'en dégage, on peut distinguer dans l'expression des gens un mélange de colère, de fierté et d'exaltation. Comme le disent si bien les paroles de la chanson qui accompagne la vidéo, c'est "l'intuition d'un sentiment qui ne reviendra pas". La dernière minute cristallise le moment précis où la population, "d'un même élan, poussée par une force étrange", atteint sa masse critique et franchit le point de non-retour. J'en ai encore la chair de poule chaque fois que je la visionne.


"Avec le printemps qu'on a eu, bien hâte de voir l'automne!" C'est ce que François Parenteau exprime au nom de milliers de personnes dans son discours patriotique de l'Autre Saint-Jean, un autre beau texte aux métaphores colorées, à la fois poétique et porteur d'espoir.

Et vous? Quels ont été selon vous les plus moments de la grève étudiante jusqu'ici? Partagez-les en laissant un commentaire ci-dessous.

Manifestation du 2 juin 2012 à  Montréal